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« Toucher la terre ferme » Julia Kerninon

Book-Box avec Lucile Poulain

3 min

| Publié le 28/02/22 |

Disponible jusqu'au 26/02/2042

Que vous soyez parent ou non, vous l'avez remarqué : la naissance d'un enfant, ça change un petit peu la donne... Pour ne pas dire que c'est un tsunami dans la vie des gens ! Alicia Keys évoque à merveille ce souffle coupé face à l'arrivée au monde de son premier fils, et chante « Speechless » - autrement dit, sans voix. C'est beau ! Ce qui est intéressant aussi dans son refrain, c'est qu'elle associe deux sensations, celle de plénitude, mais aussi celle du vide / selon ses propres mots « la poète en elle a disparu ». Cette ambivalence qui peut donner le tournis quand on vient de mettre un enfant au monde, Julia Kerninon s'en empare dans son dernier ouvrage paru aux éditions de l'Iconoclaste : « Toucher la terre ferme ». L'auteure explore sa double maternité, une fois que le réflexe animal est dépassé. Elle nous raconte celle qu'elle a été avant de devenir mère, cette jeune fille sauvage, désargentée et ivre, une main sur le volant roulant vers le Sud, et une autre tenant la cigarette partagée avec une amie. Ses souvenirs viennent se coucher dans le même lit que celle qui existe aujourd'hui, l'écrivain, l'épouse, la main attachée à celle plus petite, de la chair de sa chair. On fait un énorme bond dans le temps grâce au dramaturge Corneille, qui revisite la pièce Médée, en 1635. Médée c'est la plus abominable des mères depuis la nuit des temps, celle qui commet l'impensable : l'infanticide / C'est un personnage qui avait déjà été mis en scène par Euripide ou Sénèque. Mais ce que fait Corneille, sachant qu'on est seulement au 17ème siècle, est pour le moins incroyable. Au-delà de la maternité de l'héroïne, le dramaturge en fait une femme bafouée : il ajoute tout un tas de péripéties à son passé, avant le crime, intègre un triangle amoureux avec le célèbre Jason, son mari / puisque Corneille tente de répondre à cette question fascinante : Comment une mère peut-elle finir par tuer ses propres enfants ? Avant de la condamner, il veut expliquer. Si vraiment vous voulez changer de paysage et relativiser lors des crises de votre enfant béni des dieux, vous avez l'option de lire ou relire le célèbre « Rosemary's baby », de l'américaine Ira Levin, paru en 1967. Si on baigne dans l'horreur et le fantastique, c'est un roman qui est avant tout une métaphore du passage de fille à mère. L'escalade vers le monstrueux n'est pas dénuée d'humour, c'est en réalité une forme de quête initiatique qui permet à l'héroïne Rosemary de réellement prendre les commandes de sa maternité, et de s'affranchir de ce que la société lui impose. Et puis d'aimer son bébé même si c'est la réincarnation de l'antéchrist. Vous voyez vous êtes pas trop mal lotis !